Découvrir une fête votive gardoise m’a ouvert une autre Provence

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La poussière m’a sauté au nez quand je suis arrivée sur la place de Calvisson, dans le Gard, juste devant les arènes provisoires. Je suis partie d’Arles avec l’idée d’un week-end simple, et je me suis retrouvée coincée derrière une barrière, au milieu des habitués. Ils parlaient de peñas, d’abrivado et de manade comme d’une évidence. J’ai compris, en les entendant, que je n’étais pas venue voir un bal de village ordinaire.

Je n’avais aucune idée de ce dans quoi je mettais les pieds

Avec mes deux enfants, je voyage rarement en laissant tout au hasard. Là, je pensais trouver une fête de village à taille humaine, avec des chaises pliantes, un peu de musique et des assiettes à partager. Le mot fête votive m’évoquait quelque chose de doux, presque familial. J’avais tort sur le rythme, pas sur l’accueil.

Ce qui m’a attirée, c’est l’idée d’un moment local, sans décor posé pour les visiteurs. En tant que rédactrice culinaire chez Bed and Art, j’aime aussi noter les prix, les horaires et les trajets, pas seulement ce qu’il y a dans l’assiette. J’apprécie les fêtes où l’on mange debout, au bord d’une route barrée, avec un verre de rosé et des grillades qui fument. J’avais envie de voir ça de près, pas dans une version lissée. Je n’imaginais pas encore la vitesse à laquelle le village allait changer de visage.

En arrivant, j’ai vu la foule s’installer autour des barrières métalliques. Les rubans, les plots et les plots de sécurité dessinaient un parcours net au milieu des rues. Des hommes portaient des foulards rouges noués de travers, et les chapeaux de paille revenaient partout. Au bout de 5 minutes, la place entière semblait déjà prête pour le passage des taureaux.

J’avais bien entendu parler de l’abrivado et de la bandido. Mais je n’avais pas mesuré le côté codé de la scène. Je me suis sentie un peu raide, presque trop visible avec mes baskets claires. Je ne savais pas encore où me placer, ni quand me pousser contre un mur.

Le moment où j’ai cessé d’y croire

Le premier abrivado a déboulé sans prévenir pour moi, même si les locaux l’avaient vu venir depuis longtemps. J’ai d’abord entendu les sabots sur le goudron, puis la peña a lancé son air, et tout le monde s’est tassé d’un seul coup contre les façades. Les chevaux sont passés vite, presque dans un froissement de poussière chaude. J’ai été frappée par la brusquerie du mouvement, puis par le silence juste après.

Je m’étais garée trop près du centre, sans vérifier le programme. Résultat, une rue fermée et des détours partout. J’ai tourné 12 minutes avant de comprendre que je ne pourrais pas laisser la voiture là. J’ai fini à dix minutes à pied, avec les enfants déjà échauffés et moi un peu agacée.

Je n’avais pas prévu le bruit non plus. Sans protection auditive, avec les haut-parleurs et les cris, les enfants ont vite eu le visage crispé. Après 20 minutes, j’ai compris qu’il me fallait bouger plus loin à chaque passage. J’ai aussi regretté mes chaussures trop claires, couvertes d’une fine poussière beige.

Ce qui m’a le plus étonnée, c’est le contraste. Une minute, tout cogne et ça pousse. La suivante, les ruelles en pierre redeviennent calmes, presque méditatives. La bandido s’éteint au coin d’une rue, et il ne reste que des conversations basses, des verres qui s’entrechoquent et la poussière qui retombe.

Autour des tables pliantes, la buvette improvisée tenait bon. Les cartons de boissons s’empilaient près du grill, et l’odeur mêlée de sueur de cheval, de poussière chaude et de grillades s’accrochait aux vêtements. J’ai gardé cette odeur dans le nez tout le reste de l’après-midi. Pas terrible pour les baskets, mais très parlant pour l’ambiance.

Le moment où j’ai enfin commencé à comprendre ce que je regardais

C’est un ancien du village qui m’a remise dans le bon tempo. Il m’a expliqué, au milieu de la foule, ce qui distinguait l’abrivado de la bandido, et le rôle des manades. Il m’a aussi montré comment les habituées se plaçaient sans parler, toujours du même côté de la rue. J’ai été convaincue qu’il fallait d’abord observer avant de vouloir suivre.

Mon métier de rédactrice culinaire m’a appris à regarder une scène par ses détails. Ici, ce détail, c’était la musique de la peña qui montait avant chaque arrivée, puis les épaules qui se resserraient en même temps. Après ça, j’ai changé ma manière d’être là. Je suis arrivée plus tôt, j’ai consulté le programme affiché, et je me suis placée là où les gens du village se mettaient déjà.

J’ai aussi compris que la fête ne tenait pas en une soirée. Le programme s’étalait sur 3 jours, avec une matinée taurine, un apéro, un repas, puis le bal. À certains moments, le village redevenait presque normal, avec des gens qui sortaient acheter du pain ou traverser la place. Ce va-et-vient m’a plu davantage que l’agitation seule.

J’ai fini par rester avec les locaux au lieu d’avancer seule. Là, j’ai vu les signaux minuscules, le geste du bras, le retrait d’un pas, la façon de laisser passer le troupeau avant de revenir. Mon métier de rédactrice culinaire m’a appris à aimer ces usages précis, presque muets. Ici, ils racontaient autant la fête que les chevaux.

Ce que je sais maintenant et que j’ignorais au départ

Je sais maintenant que la bouvine ne se lit pas comme une affiche. Il y a les mots, bien sûr, mais il y a surtout la place de chacun, les barrières qu’on ne franchit pas, les rues qu’on laisse libres. Quand on ne connaît pas, on peut se tromper de côté en une seconde. Je l’ai fait la première fois, et j’ai dû reculer vivement.

Je ne m’attendais pas non plus à une telle fatigue. Le bruit, les applaudissements, les moteurs autour du périmètre et les conversations qui montent en même temps, tout ça use vite. J’ai hésité à partir avant le repas, puis je me suis ravisée en voyant les tables se remplir. J’ai retenu une chose très simple pour la prochaine fois : des chaussures qui pardonnent la poussière et une vraie pause loin des haut-parleurs. Une assiette à 15 euros, un verre à 3 euros et un peu de grillade ont suffi à me retenir.

Pour quelqu’un qui cherche le calme, cette fête n’est pas la bonne porte d’entrée. Pour quelqu’un qui accepte la poussière, le bruit et les détours, elle vaut le déplacement. Je pense aussi aux familles qui aiment bouger avec le village, pas rester assises à attendre. Là, les enfants regardent passer les chevaux, les anciens racontent, et chacun trouve sa place.

Quand je veux une atmosphère plus douce, je retourne vers un marché provençal ou vers une petite fête moins dense. Je garde aussi en tête certaines journées taurines plus encadrées, où la foule se tasse moins vite. Mais cette fête de Calvisson m’a appris autre chose. Elle ne cherche pas à plaire à tout le monde, et c’est précisément ce qui la rend juste à mes yeux.

Mon bilan : ce que je referais et ce que je ne referais pas

Je garde de cette immersion une Provence plus brute que celle des cartes postales. Entre les peñas, les fougasses, les tables pliantes et les rues barrées, j’ai vu un village vivre à son propre rythme. J’ai aussi senti combien la fête votive garde une part populaire, sans fard. C’est cette matière-là qui m’a touchée, bien plus que le simple spectacle.

Je referais sans hésiter l’arrivée en famille, mais mieux préparée. J’arriverais plus tôt, je laisserais la voiture loin du centre, et je prendrais des chaussures qui ne craignent rien. J’irai aussi avec le programme en main, parce que rater le passage principal m’a laissée frustrée une première fois. Depuis, je préfère attendre 18 minutes que de me retrouver devant une rue déjà vide.

Je ne referais pas l’erreur de venir au dernier moment, ni celle de croire que la fête serait calme. Je ne recommencerais pas non plus avec des baskets trop claires, parce que la poussière s’y imprime comme un souvenir tenace. Et je ne chercherais pas à tout voir d’un coup. Au bout de 25 minutes de bruit, j’avais déjà compris que l’expérience se prend par séquences.

Voir les taureaux débouler dans la rue, sentir la poussière se lever et entendre la peña lancer son air, c’est entrer dans un autre monde, celui d’une Provence que je n’avais jamais imaginée. J’ai été convaincue que Calvisson m’avait montré une fête plus codée, plus rude, et plus vivante que ce que j’attendais. Je suis rentrée à Arles avec les oreilles encore pleines de sabots, et avec l’envie d’y retourner autrement.

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