Cueillir le thym sur les collines des Alpilles a parfumé tout mon été

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Le thym sauvage des Alpilles m’a piqué les doigts dès que j’ai ouvert la portière, près du Mas de la Dame, en quittant Arles, et l’air a changé de goût. J’ai été frappée par cette chaleur sèche qui montait du gravier, puis par l’odeur qui s’accrochait au panier. Je suis rentrée avec l’idée très simple de cueillir mon premier thym sauvage, plus fin et plus parfumé que celui du commerce. Mon travail de rédactrice culinaire m’a appris à regarder ces gestes minuscules, parce qu’ils disent tout d’une saison.

Ce que je cherchais avant de partir et comment je me suis préparée

Je suis partie tôt, un mardi de juin, parce que j’avais besoin d’une sortie qui ne grignote ni mon temps ni le budget de la maison. Entre mes articles, les trajets avec mes deux enfants et les sacs de courses qui s’allègent trop vite, la garrigue m’a paru plus accessible. Je n’avais pas besoin d’une sortie chic. Je voulais un vrai bol d’air, avec un geste simple et un résultat qui sente le Sud.

Je pensais trouver des touffes généreuses, presque comme un rayon d’épicerie sauvage. Dans ma tête, je rentrais avec un bouquet parfait et un parfum qui tenait sans effort. J’avais aussi entendu, sur les marchés d’Arles et dans un petit livre de cuisine provençale, que le thym des collines donnait un goût plus net. J’étais curieuse, mais un peu trop confiante.

J’avais pris un panier ajouré, un petit couteau et une gourde tiède. Je croyais que le plus difficile serait de trouver les pieds. Je ne savais pas encore que le vrai piège, c’était la chaleur et les brins tassés. J’ai hésité à forcer entre deux pierres, puis j’ai fini par suivre la pente calcaire.

Je ne savais pas encore que je devais garder seulement les 5 premiers centimètres des tiges les plus tendres. Je croyais qu’une poignée cueillie plus bas ferait plus joli dans le panier. En réalité, je chargeais sans le savoir du bois sec et des brins déjà fatigués. Cette naïveté m’a servi de leçon dès le premier virage.

J’imaginais déjà le thym dans une soupe de courgettes, frotté sur une tomate chaude ou glissé dans une chapelure fine. Je me voyais aussi l’émietter au-dessus de pommes de terre nouvelles, avec un filet d’huile d’olive. Cette image m’a tenue compagnie pendant toute la montée. Elle donnait au trajet un goût de cuisine, pas seulement de balade.

La première cueillette, entre émerveillement et maladresses

Le caillou chauffait déjà sous mes semelles à 7 h 20. Sur les pentes calcaires, les pierres m’ont chauffé la plante des pieds. Les touffes étaient si basses que je devais presque m’accroupir pour les voir. Leurs tiges grisâtres formaient des petits coussins serrés, avec des bords qui commençaient déjà à durcir.

Le bourdonnement des abeilles couvrait presque le bruit de ma gourde contre le panier. J’ai levé la main, j’ai pincé l’extrémité tendre entre deux ongles, et le parfum a monté d’un coup. Je me suis sentie gauche, mais aussi très attentive. Le meilleur signal, c’est la feuille minuscule qui garde du peps après le froissement.

Quand je passais deux doigts dessus, une note sèche, vive, presque miel-camphre restait sur la peau. J’ai arraché un premier brin par réflexe, et la terre est venue avec. J’ai aussi cueilli trop tard deux touffes, et les tiges ont claqué comme du bois. Ce jour-là, j’ai compris que le bois gris n’avait déjà plus grand-chose à donner en cuisine.

Je garde désormais 5 centimètres, par moments 10 sur les plus beaux pieds. Les bords les plus exposés me donnent des brins plus courts et plus durs. Un peu plus bas, sous une pierre, la touffe reste plus souple. Cette différence m’a sauté aux yeux dès la première demi-heure.

Je me suis retrouvée avec les avant-bras griffés au bout de 20 minutes. Les petites branches accrochaient la peau, et la poussière de calcaire entrait dans les plis de mes doigts. Mon panier sentait fort, avant même d’avoir quitté la colline. J’avais tassé quelques brins au fond, par manque de place, et les feuilles s’étaient écrasées.

À la descente, j’ai senti une odeur de pierre sèche et de thym froissé, pas un bouquet lisse. J’avais aussi l’impression d’avoir frotté mes paumes contre une toile abrasive. Ce côté rude m’a plu, même si j’ai trouvé mes mains un peu râpées au retour. La garrigue ne laisse pas une peau intacte, et je l’ai compris d’un coup.

Quand j’ai ouvert le coffre à l’arrivée, l’habitacle a pris une claque de thym chauffé au soleil. Le siège encore chaud, le panier contre la banquette et mes doigts collés au volant, tout sentait la garrigue. J’ai respiré une seconde plus longtemps, parce que cette odeur venait avec le bruit du moteur qui refroidissait. À cet instant, j’ai compris que je n’avais pas cueilli une herbe ordinaire.

J’avais emporté un morceau d’été, et ça m’a fait sourire toute seule. Même le plastique du coffre gardait cette trace sèche et chaude. Mon travail de rédactrice culinaire m’a appris à faire confiance à ce genre de détail, pas à un discours trop propre. C’était là que tout prenait sens, dans cette voiture encore tiède.

Quand j’ai compris que cueillir ne suffisait pas, la transformation de ma méthode

J’ai cueilli un premier lot en plein cagnard, et j’ai tout de suite vu la différence. Les brins paraissaient plus secs, mais ils cassaient net entre mes doigts. L’odeur montait moins vite, comme si la garrigue s’était fermée d’un coup. J’ai gardé ce lot pour l’observer, et il avait l’air terne dès le retour.

Le deuxième essai a été pire, parce que j’ai lavé les brins à grande eau. Je croyais leur enlever la poussière, mais j’ai gardé trop d’humidité dans les tiges. Le lendemain, quelques pointes avaient noirci au bout, et une odeur de foin montait déjà. J’ai dû jeter une petite partie du lot. Je me suis trompée, franchement.

Depuis, je cueille plus tôt le matin et je coupe seulement les extrémités tendres. Mon travail de rédactrice culinaire m’a appris à regarder le séchage comme un geste aussi précis qu’une coupe. Je pose désormais les brins à plat, en couche fine, sur un torchon propre à l’ombre. Je suspends aussi de petits bouquets, jamais trop serrés, avec l’air qui circule autour.

Le premier lot a séché en 4 jours. Le second a pris 7 jours, parce que l’air était plus lourd. Au bout de ce temps, le vert devient plus mat, et les feuilles se détachent mieux sous l’ongle. J’ai été convaincue par ce résultat simple, sans chichi. Quand j’émiette les feuilles, le bocal sent plus fort que le panier entier du départ.

Je ne lave plus systématiquement. Je secoue les brins au-dessus de l’évier, puis je les laisse respirer sans les entasser. Le parfum reste plus net, et je perds moins de feuilles au fond du torchon. J’ai aussi arrêté de remplir de gros tas, parce que le thym écrasé perd très vite sa vivacité.

Ce que je sais maintenant, ce que j’aurais aimé entendre avant

Je sais maintenant que le thym cueilli trop tard dans la saison devient vite ligneux. Les tiges grisâtres prennent le dessus, les feuilles tombent mal, et le parfum se fait plus plat. Après une pluie, j’ai eu un lot froid et humide qui a traîné trop longtemps sur le torchon. Je n’ai pas aimé cette odeur de foin qui arrivait avant même le premier bocal.

Je n’ai pas l’impression d’avoir seulement rempli un bocal. J’ai changé ma manière de regarder une touffe minuscule sur un talus. À la maison, avec mes deux enfants, une petite poignée a parfumé les pommes de terre au four pendant trois repas. Avec les mains griffées et une récolte modeste, j’y ai trouvé un geste simple et utile.

Pour quelqu’un qui cherche un parfum net, le thym des Alpilles reste mon meilleur souvenir de l’été. Le pot de thym en terre que j’ai sur le rebord de la fenêtre me rassure, mais il n’a jamais la même intensité. Je ne prétends pas reconnaître toutes les variétés fines d’un coup d’œil, et pour un doute précis je demanderais à un botaniste. Ce que j’ai gardé, moi, c’est la garrigue dans la voiture et dans les doigts.

Quand je ferme le bocal, je pense encore au Mas de la Dame et au parfum sec qui a rempli ma voiture. Je me suis sentie plus attentive, presque plus lente, et c’est peut-être ça qui me reste. Je suis devenue plus exigeante avec les petits gestes du Sud. Ce thym-là n’a pas seulement parfumé mon été, il a changé ma façon de le cueillir.

Avatar de Élodie Batteux
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