En Camargue, une matinée aux salins a changé ma façon de cuisiner le riz

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Le riz de Camargue glissait dans ma casserole quand la buée a embué la vitre de la cuisine. J'avais encore sur les mollets la poussière salée des Salins du Midi, près d'Aigues-Mortes. Le vent sec me piquait les lèvres depuis le matin, et la blancheur des bassins me tournait encore dans la tête. À ce moment-là, j'ai été frappée par une idée très simple. Je suis rentrée avec cette image, et j'ai compris que mon riz n'avait pas besoin d'en porter tant.

J’étais loin d’imaginer à quel point ce paysage allait bouleverser ma cuisine

Je vis à Arles, je cours après les heures calmes, et mes deux enfants débarquent toujours quand la casserole fume déjà. En tant que rédactrice culinaire, j'ai appris à cuisiner avec peu de temps et sans grands gestes. Le mardi soir, je fais au plus vite, parce que la table doit tomber juste avant le bain et les devoirs. Je regarde aussi le budget, et je préfère un sac de 500 g que je teste vraiment avant d'en reprendre. Je n'ai pas pris le sac d'un kilo tout de suite.

Je suis partie aux salins avec une question très simple. Pourquoi ce grain tient-il si bien, alors que mon riz ordinaire finit par moments en bouillie ? J'avais recopié deux recettes, l'une avec cuisson par absorption, l'autre avec un grand volume d'eau. Rien ne me parlait vraiment. Je voulais voir le grain, la vase humide et les gestes, pas une fiche. La matinée a commencé tôt, quand la lumière était encore presque blanche sur les tables salantes.

Avant la visite, j'étais sûre de moi, et c'était bien le problème. Je salais l'eau comme des pâtes, persuadée que le goût venait de là. Je lavais aussi le riz jusqu'à ce que l'eau devienne claire, par réflexe. Puis je remuais sans arrêt, comme si cela pouvait empêcher les grains de se coller. Je n'avais pas compris que je cassais leur tenue dès le départ.

La première heure aux salins, entre lumière aveuglante et sel craquant sous mes pieds

Quand je suis partie au bord des bassins, le vent sec m'a rassemblée d'un coup. Il me desséchait les lèvres, et je les passais sans cesse du bout de la langue. La lumière presque aveuglante renvoyait tout, jusqu'aux plis du pantalon. Sous mes chaussures, le sel craquait net. Ce bruit m'a mise dans un état bizarre, presque de vigilance. J'ai avancé plus lentement, comme si la matière elle-même demandait qu'on marche autrement.

Je regardais les sauniers travailler sans geste superflu. La croûte de sel paraissait fine, presque fragile, et la vase humide gardait sa place juste dessous. J'ai été convaincue par cette précision tranquille. Rien n'était brusqué. En tant que rédactrice culinaire, j'ai tout de suite fait le lien avec le grain de riz, qui casse si on le bouscule trop. Ce que je n'avais jamais associé, c'est que la douceur du geste change aussi la tenue d'un grain au fond de la casserole.

Un saunier m'a montré la cristallisation sur les bords d'un bassin. La fine croûte se dessinait par endroits, comme une bordure incomplète. J'ai regardé longtemps cette formation lente. À cet instant, j'ai compris que le repos après cuisson faisait la même chose au riz. Hors du feu, les grains se fixent, puis ils s'écartent un peu quand la vapeur retombe. Si je les remue trop tôt, je casse ce moment de mise en place. C'est là que le sel m'a appris la patience, pas la recette.

La blancheur des tables salantes m'a suivie jusqu'à la voiture. J'avais la peau sèche, et mes lèvres tiraillaient encore. Je me suis sentie étonnamment attentive, presque comme si le paysage me donnait une consigne de cuisine sans parler. Je n'ai pas pensé à un plat sophistiqué. J'ai pensé à un riz net, avec peu d'eau, une cuisson douce, puis un filet d'huile d'olive et des herbes au dernier moment. Cette image m'est restée en tête pendant tout le retour.

Rentrer chez moi, le riz dans la casserole et le doute au bout des doigts

Le soir même, j'ai versé le riz dans la casserole avec une assurance un peu ridicule. J'ai gardé ma main lourde sur le sel, parce que la visite m'avait rendue téméraire. J'ai aussi versé deux fois son volume d'eau, comme si le riz de Camargue devait obéir au même bain qu'un riz blanc banal. Le feu était trop vif. Au bout de quelques minutes, un petit crépitement a commencé au fond, et je me suis trompée dès la première minute.

En levant le couvercle, j'ai senti cette odeur de chaud un peu désagréable, signe que ça collait. J'ai compris qu'il fallait baisser le feu et surtout laisser reposer plus longtemps, ce que je ne faisais jamais. Le fond était déjà pris. Les grains du dessus avaient l'air encore tendus. J'ai hésité une seconde avant de couper la plaque. Puis j'ai laissé la casserole tranquille, couvercle fermé, cinq minutes entières. Je n'avais jamais attendu autant.

Les jours suivants, j'ai changé de geste. J'ai réduit le sel dans l'eau, jusqu'à n'en mettre qu'une pincée, puis par moments rien du tout quand le plat portait déjà des légumes du soleil. J'ai arrêté de laver le riz jusqu'à l'eau limpide. Je le rinçais une fois, vite, puis je passais à la cuisson par absorption. J'avais noté que les grains tenaient mieux, et que le fond de casserole restait plus calme. Le passage à cette méthode m'a demandé du calme, pas une recette nouvelle.

J'ai aussi appris à ne plus remuer. Je regardais juste la surface se tasser pendant douze minutes, puis j'éteignais et j'attendais cinq minutes avant d'égrener à la fourchette. La vapeur montait quand je soulevais le couvercle. D'abord, je sentais le riz. Ensuite venaient l'huile d'olive ou les herbes ajoutées après coup. Le premier jour où j'ai laissé ce repos complet, le riz s'est détaché grain par grain. Il gardait une fermeté nette. Je me suis retrouvée avec un plat plus simple, mais bien plus juste.

Avec le recul, ce que cette matinée m’a vraiment appris sur le riz et la cuisine simple

Avec le recul, je cuisine ce riz comme je regarde les bassins maintenant. Je le traite avec une main légère. Le grain supporte mal le feu vif, l'excès de sel et le remuage nerveux. C'est ce que cette matinée aux Salins du Midi m'a réellement appris. Le paysage m'a servi de mesure. Quand je respecte le repos, le riz garde un goût net, et la bouche ne se fatigue pas.

Je referais la visite sans hésiter. J'y ai trouvé un rapport très simple entre la matière et le geste. Je ne referais pas ma première casserole trop salée, ni mon envie d'aller vite. À la maison, avec mes deux enfants, je préfère maintenant un riz plus sobre qui accompagne une poêlée de courgettes ou une rouille de poisson sans prendre toute la place. Le plat devient plus lisible, et je ne passe pas mon temps à corriger l'assaisonnement.

Si l'on accepte de laisser le riz parler, cette manière de faire change la table. J'ai aussi gardé une limite claire : pour une question diététique précise, je préfère demander l'avis d'une professionnelle. De mon côté, je reste sur ce que mes casseroles m'ont appris. Quand je sers ce riz avec un filet d'huile d'olive et quelques herbes, je retrouve le sel des bassins sans l'imposer au plat. Le souvenir d'Aigues-Mortes reste là, discret, dans le goût plus que dans le discours.

J'ai gardé de cette matinée une façon plus calme de cuisiner le riz de Camargue. À Aigues-Mortes, la lumière blanche m'a appris la retenue, et la casserole m'a confirmé ce que je soupçonnais déjà. Ce riz demande une cuisson attentive, moins de sel et un vrai temps de repos pour rester ferme et net. Les erreurs arrivent quand je vais trop vite, que je sale trop ou que je remue sans arrêt. Pour moi, le déclic est resté là, dans le contraste entre le sel des Salins du Midi et le silence de ma cuisine.

Avatar de Élodie Batteux
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